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Pratiques du vodou en France

lundi 3 mars 2008

Le vodou en exil ("Extrait d’un article de Dimitri Béchacq* : ’Le vodou haïtien en migration : commerce ou croyance’ ")

Avec la dictature des Duvalier père et fils (1957-1986) les Haïtiens vont s’exiler en masse. On compte aujourd’hui entre deux à trois millions de Haïtiens disséminés dans les grandes villes occidentales, pour une population estimée à huit millions en Haïti. En France, la population haïtienne est évaluée entre 40 000 et 50 000 individus, surtout présents à Paris et en région parisienne. L’effet déstructurant de l’exil permet d’appréhender la pratique du vodou comme la volonté de maintenir un lien avec son pays d’origine. Mais ce lien a un prix quand la pratique se rend visible. En effet, dans sa forme collective, le culte nécessite un minimum d’espace et donne lieu à de vigoureuses manifestations sonores s’accordant mal avec le contexte urbain et nocturne parisien.

La mambo que nous suivons depuis un an possède un péristyle (temple) dans la cave de son pavillon de la banlieue sud de Paris. Elle déclare ses activités religieuses (cérémonie, séances de voyance) en tant que profession libérale, elle paye donc des impôts. Arrivée au début des années 1970 en France , elle retourne régulièrement en Haïti. Dans ses cérémonies parisiennes, elle est secondée par ses deux fils, hougan, et par sa fille, mambo.Ses activités lui permettent de rendre visite à certains de ses initiés qui créent des temples (Cayenne et Miami). A Paris tout comme en Haïti, cette mambo redistribue une part de ses revenus, autant par le biais de ses cérémonies qu’en finançant des projets d’électrification dans sa localité.

Le vodou comme système d’échanges

La redistribution permet d’envisager le vodou comme un système d’échanges. A l’occasion des divers pèlerinages (Souvenance, Soukrit, Saut d’Eau) qui scandent le calendrier haïtien, une partie de la diaspora haïtienne amène des subsides non négligeables. Les transferts financiers de cette diaspora sont officiellement estimés entre 800 millions et 1 milliard de dollars, ce qui représente la première source de devises du pays. Les activités de ces migrants à l’étranger permettent donc de maintenir un certain niveau, autant économique que prestigieux, dans la réalisation des cérémonies vodou. L’empereur, sorte d’économat de la société mystique, est censé rendre des comptes sur les différents biens et subsides qui ont été versés pour la tenue des cérémonies. Le culte vodou a en outre donné lieu à un véritable tourisme religieux. Secteur dynamique pendant la dictature duvaliériste, le tourisme permettait aux étrangers de découvrir le vodou et pour certains, de s’y initier. A partir de 1974, Max Beauvoir, docteur en biologie, hougan et frère de la précédente Mathilde Beauvoir, réalisait des cérémonies à Mariani près de Port-au-Prince, en présence de nombreux étrangers, notamment des Américains.

Il en est de même pour cette mambo de Paris. Une part importante de sa famille spirituelle est composée d’Antillais (Guadeloupéens, Martiniquais et Guyanais). Certains d’entre eux ont débuté leur processus initiatique en accompagnant leur mère spirituelle en Haïti. Tout récemment, cette mambo est retournée dans l’île pour réaliser des cérémonies familiales qu’elle doit accomplir tous les sept ans. A cette occasion, elle a fait vivre toute une communauté de personnes le temps de sa présence, c’est-à-dire pendant trois mois. Les animaux qu’elle achète pour les sacrifices sont ensuite redistribués sous forme de repas préparés, distribués à toute l’assistance, qu’elle soit pratiquante ou pas. Aussi, certains produits nécessaires aux rituels ne sont disponibles qu’à Miami (poudres, encens, bougies, etc), point de passage obligé pour de nombreux vodouïsants. Cette ville, centre économique majeur dans l’aire caribéenne, est aussi une véritable plaque-tournante du commerce transnational généré à partir du vodou.

Mais un autre aspect de la dimension commerciale de ce culte favorise la critique à son égard. Il s’agit des pratiques sorcellaires et magiques. Certains observateurs ont avancé l’idée que l’état dit de « sous-développement » d’Haïti est en partie imputable aux dépenses faites pour réaliser ces pratiques. Mais le vodou n’est pas la cause de l’appauvrissement d’Haïti, lequel relève plus d’une situation post-coloniale soumettant le pays aux lois du capitalisme mondial. C’est la misère économique et les errances de la politique intérieure qui influent sur certaines pratiques annexes au culte, dont la magie et la sorcellerie. Par exemple, un Haïtien cherchait récemment du travail à Port-au-Prince. Après avoir envoyé plusieurs lettres, il en apporta un exemplaire à une mambo pour qu’elle fasse un travail magique. Il cherchait ainsi à optimiser les moyens qui lui sont donnés dans l’éventail des possibles. Après ce rapide survol des pratiques commerciales générées par le culte vodou, nous pouvons constater qu’il est devenu l’un des « produits phares » d’Haïti. Mais cette tendance, qui répond à une forte demande notamment étrangère, ne doit pas masquer le fait que malgré cette malléabilité qui le caractérise depuis sa formation, le vodou demeure avant tout le support d’une intense pratique, tant en Haïti qu’à l’étranger.

Sources : Africultures, n°58, janvier-mars 2004

*Dimitri Béchacq est doctorant en anthropologie sociale à l’EHESS (Centre d’Etudes Africaines), à Paris. Il travaille sur la diaspora haïtienne et le vaudou à Paris. Il participe à l’organisation de journées d’études (7 et 8 juin 2004) à l’E.H.E.S.S. sur le thème : "La révolution haïtienne au-delà de ses frontières".

Lire le texte intégral sur : http://www.africultures.com/

Images : www.potomitan.info/kauss/dieux.php et www.haiti.org


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