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Livre : « Les cinq colonnes de l’esprit » par Lorfils Réjouis

{Les textes que vous lirez ici ont été diffusés sur le Forum : Haïti-Nation ; nous les reprenons tels quels…..}, vendredi 30 mai 2008

dimanche 8 juin 2008

Texte I

Lire : « Les cinq colonnes de l’esprit » par Lorfils Réjouis

En guise d’introduction

C’est la deuxième œuvre personnelle de Lorfils Réjouis, mais déjà se précisent un style, des tics d’écriture ; on retrouve certaines thématiques récurrentes qui informent sur l’existence d’une manière d‘être littéraire acquise On parlerait presque de mythologie personnelle. Tout œuvre a une genèse et une archéologie qui l’expliquent en tout ou en partie, si bien qu’il serait bon parfois de pénétrer dans la cuisine de création d’une œuvre pour pouvoir en parler à bon escient. Cette méthode redevable à la critique génétique a été abondamment utilisée pour Gustave Flaubert, grâce à sa foisonnante correspondance, pour éclairer son œuvre. En tout cas, pour ce qui est de Lorfils Réjouis, on ne peut guère se contenter de l’immanence de l’œuvre, car elle est trop liée avec le caractère, les fantasmes de l’auteur ; il serait plus productif de prendre en compte l’homme et l’œuvre, parce que l’un explique l’autre. Cette méthode nous renverrait à l’époque de la critique historique où l’on s’intéressait à l’homme et l’œuvre, les deux insérés dans une époque, une société, un genre littéraire. Ainsi Hyppolite Taine à pu écrire : « Pour comprendre une œuvre d’art, un artiste, un groupe d’artiste, il faut se représenter avec exactitude l’état général de l’esprit et des mœurs du temps auxquels ils appartiennent. Là se trouve l’explication dernière ; là réside la cause primitive qui détermine le reste » (Méthodes critiques pour l’analyse littéraire, Nathan/VUEF, 2002

Pour dire quelque chose de plus précis de l’auteur de « Les cinq colonnes de l’esprit », il faudrait parler de côté perfectionniste dont il a fait montre tout au long de l’écriture de l’œuvre écrivant, réécrivant sans cesse afin d’arriver à un travail bien fait. Personnellement, nous avons eu à lire à deux reprises deux moutures du manuscrit, chacune parfaite à nos yeux, mais qui pourtant ne satisfaisait guère Lorfils. Avec lui, c’est vingt fois sur le métier…comme l’a recommandé Boileau. En cela, il ressemble comme deux gouttes d’eau à Gustave Flaubert obsédé par la recherche permanente du beau, de la phrase parfaite, de la quête de l’expression juste, par la mise en forme, parce que pour lui le style commande le fond.

L’autre alter ego de Lorfils est l’écrivain d’origine russe, Vladimir Nabokov qui est passé à la postérité pour être « Perfectionniste jusqu’à l’extrême, obsessionnel du détail, l’inachèvement était en effet ce qu’il honnissait le plus dans le travail artistique. Son fils, Dimitri, a fourni comme raison : « Il ne supportait l’idée que des fragments inachevés puissent traîner derrière lui, comme une étrange mosaïque d’ambigüités » (Le Monde, samedi 10 mai 2008)

Cela donne à penser qu’il existe deux approches de la littérature : l’une qui se rattache à Mallarmé comme ancêtre consistant dans le malaxage systématique ou obsessionnel des phrases ; face à une autre remontant à Rimbaud celui des « Illuminations » qui se fie à l’inspiration.

Lorfils a un goût immodéré pour les mots rares, les expressions recherchées ; les belles phrases sont aussi importantes pour lui que les belles idées, car il allie à la veine poétique et belle aptitude à concevoir des idées et des concepts. C’est pourquoi ses œuvres forment toujours un corps hybride associant nouvelle et essai. « Les cinq colonnes de l’esprit » n’a pas échappé à la règle. En plus de charger l’œuvre de matière, il est aussi habité par le plaisir de l’hermétisme, du codage, du mystère. Son penchant naturel le porte au voilement de l’œuvre. Sorte de goût pour l’ésotérisme. Ce qui rend sa lecture agréablement malaisée pour le lecteur non averti. Mais cette écriture exigeante lorfisienne est au contraire un stimulant pour l’esprit curieux avide d’épreuve pour s’aguerrir intellectuellement. Cela étant dit, il est temps de commencer la lecture de l’œuvre.

A suivre…..

II

Lire : « Les cinq colonnes de l’esprit » par Lorfils Réjouis

Structure de l’œuvre

Nous commencerons à lire l’œuvre de Lorfils Réjouis en énonçant sommairement sa structure. C‘est une œuvre fort ingénieuse dans sa constitution. On y trouve une intrigue à plusieurs tiroirs ou fonds qui en fait un nouvelle, un essai dans lequel sont exposées les idées de l’auteur, et un poème prémonitoire qui annonce ce qui adviendra. Mais dans le champ de l’œuvre se développe une mythologie religieuse dans laquelle se devine la thématique de l’Apocalypse de Jean. La filiation biblique est évidente à plusieurs points de vue, cependant elle est couplée avec une forte résonance avec la « Divine Comédie » de Dante. On remarquera également une propension à faire parler les chiffres, qui sont posés comme lecture possible ou explication des faits du monde ; ce qui renvoie à la Cabale et au géomètre Pythagore.

Si on veut faire une étude plus détaillée, il faudra constater l’existence d’une intrigue centrale dominée par la figure de Justin Vital, homme encadrée de deux femmes, et autour duquel gravitent trois autres personnages. Il est incontestablement le centre et aussi la tête pensante, pourvoyeur d’idées ou d’idéologies en tant qu’idéologue attitré ; il dispense également la partie affective et sentimentale du livre. C’est lui qui va focaliser la foudre gouvernementale, représentée par monsieur Abdek Le Boucher.

Un homme traqué, ou loup en cage

Le nœud de l’intrigue est constitué par la convocation de Monsieur Vital par la « Police Nationale, renseignements généraux – SD » ; et toute l’œuvre se concentre dans l’espace de temps qui sépare le moment de la réception du courrier et le moment de se rendre au rendez-vous ; c’est-à-dire un espace de temps qui va du 9 mars 0000 au 17 mars 0000 ; espace de temps à remplir par des incidents et les sentiments d’angoisses, les idées qui traversent l’esprit de la personne convoquée. Les faits se passeront à la fois dans l’esprit de Vital et sur la scène du drame à Pieuvre. On découvrira un homme inquiet qui passera par tous les spasmes de l’angoisse. Autour de lui, on essaiera de deviner ce qui se trame à cause de son mutisme ; mais il se trahira par ses attitudes. Puis, des forces occultes interviendront pour aviser Louise et Jeanreca par le rêve. Ce qui ajoute une dimension onirique qui ouvre un troisième espace d’intrigue.

En résumé : Les trois espaces de l’œuvre

— Un espace temporel : du 9 mars 0000 au 17 mars 0000 à remplir ;

— Un espace typographique qui conduit de 4 rue de la Misère, où vit Vital et sa famille, au Bd des parti pris, siège des SD, à parcourir. D’un côté comme de l’autre, il y a un long et douloureux cheminement : cheminement physique et cheminement mental.

Mais en fait, on croit y lire la marche de Jésus vers le Golgotha où il allait trouver la mort volontairement pour sauver l’humanité. Pour le Fils de Dieu, il s’agissait du salut spirituel ; pour Vital il s’est agi du salut social. Il est mort pour que les autres vivent. Se sacrifier pour les autres ; mourir pour faire naître la justice sociale. Il faut dire que la parole a une valeur performative : il a suffi de dire la vérité à Le Boucher pour exorciser l’hydre de l’injustice.

— La partie-essai du livre, énoncé sous forme d’une conférence, traite notamment du « Moi exclusif » qui se donne comme stratégie l’indifférence vis-à-vis d’autrui, constitue la forme de mal à terrasser même au prix de sa vie.

La partie poétique constituée d’un long poème, décrit comme »Un petit texte en vers livre » a pour fonction prophétique de prédire la fin des forces du mal.

Rôle symbolique des quartiers

Description des cinq quartiers : Bienheureux, Purgatoire, Misère, Tourments, les Enfers, qui dessinent une configuration topographique signifiante qui mime les situations sociales. Lecture par l’architecture, qui fait pendant avec la lecture par les chiffres, qui lui fait pendant à la lecture par les idées, pour donner la triple lecture de l’œuvre.

Finalité de l’œuvre, c’est-à-dire sa dimension téléologique : œuvre de dénonciation et de proposition. Aspect à développer in fine.

Rôle et place des femmes : Participer activement au combat contre le « moi exclusif », puis offrir des moments de rafraîchissement amoureux et sentimentaux, sorte de parenthèse ou moment d’accalmie au cœur de la tempête, pour détendre l’atmosphère, tempérer le côté oppressant et angoissant de l’univers diégétique. Donc, il s’est établi un savant équilibre dans le livre par la conjugaison de la parenthèse amoureuse et l’angoisse sécrétée par une société anxiogène et oppressante.

On y lit aussi un brillant plaidoyer en faveur des valeurs de la famille grâce à l’image réjouissante d’un père attentionné pour sa femme Dolorès respectée, chouchoutée, et ses trois enfants. Mais également promotion des valeurs de liberté sexuelles sous forme de relations extraconjugales . Idée très large, ou nouvelle échelle des valeurs qui veut que l’homme marié peut s’offrir une maîtresse placée sous le même pied d’égalité que l’épouse ; expérience extraconjugale acceptée par l’épouse. En fait, les deux femmes s’acceptent sans rivalité.

Résumé final : Les lectures possibles de l’œuvre de Lorfils Réjouis Nature de l’œuvre : un roman social et politique développant une satire sociale qui dénonce les polarités géographiques qui délimitent les territoires des proscrits et ceux des bienheureux. Donc la géographie physique mine la situation sociale. On obtient un monde compartimenté, hiérarchisé où chacun est à sa place comme dans l’univers des castes. Sorte d’apartheid social. Ce qui est en cause, c’est le dysfonctionnement de la justice qui s’applique à une seule catégorie sociale, celle des laissés-pour-compte relégués dans les quartiers des Enfers, Misère et Tourments. Une justice à deux vitesses.

La bonne manière de lire consisterait à considérer les deux grands moments de l’œuvre : l’un qui prendrait en compte, à partir de la réception de la convocation, ce qui s’est passé dans le champ social de la ville de Pieuvre, particulièrement là où évoluent les cinq protagonistes symbolisant les cinq colonnes de l’esprit ; l’autre qui s’attacherait à décrire ce qui s’est passé dans les bureaux de Abdek Le Boucher du 17 mars au 20 mars 0000. Deux parties distinctes, mais complémentaires.

Par ailleurs l’œuvre se présente comme une allégorie à caractère religieux. Sa filiation la plus évidente est celle de la Divine Comédie de Dante à cause de sa stricte stratification de ses différentes sphères. Mais il peut tout aussi bien se prêter à une lecture religieuse qui l’apparente à l’Apocalypse de Jean. Ce qui se déploie c’est la lutte du Bien et du Mal avec cette fois-ci une nette domination du Mal incarné par Satan ou la Bête dont le chiffre 666 sert de numéro de téléphone au siège de la Police Nationale. Cette approche est servie par un riche champ lexical religieux. C’est donc une allégorie ou caricature de la guerre d’Armageddon. On comprend bien que l’auteur n’est pas habité par une intentionnalité religieuse, car il est très critique, ou ironique vis-à-vis de Dieu.

Une troisième lecture s’attacherait à analyser la partie essai du livre ou œuvre théorique dont les idées-forces ont été développées dans une conférence. De même que le poème qui a une valeur prospective.

III

Annonce Lire : « Les cinq colonnes de l’esprit » de Lorfils Réjouis.

Partie théorique de l’œuvre de Lorfils Réjouis

Lorfils est tout à la fois un ingénieux nouvelliste et un idéologue doublé d’un poète, trois activités qu’il se plaît à mener de front dans son travail littéraire. Il ne peut s’empêcher d’associer les trois, alors qu’il pourrait les détacher les unes des autres, en se contentant d’écrire, soit une nouvelle, soit essai, ou un recueil de poèmes. Seulement les trois registres ne sont point en disharmonie, mais s’imbriquent pour concourir à une même fin. Ainsi la partie essai sert de théorie à la partie nouvelle qui en est l’application pratique, et le poème joue le rôle de prospective. Il faut savoir qu’il n’est pas le premier à user de ce procédé de mise en abyme chers à André Gide dans son roman : « Les Faux Monnayeurs », que ce soit en littérature mondiale, ou en littérature haïtienne. On peut citer René Depestre qui dans son roman : « Adriana dans tous mes rêves » a mis en intrigue l’expérience d’une femme étrangère zombifiée dans la ville de Jacmel, puis a théorisé le concept de zombification dans une partie théorique. La lecture du roman de Depestre permet à n’importe quel profane de vivre un exemple pratique de zombification et les explications qui aident à comprendre les tenants et aboutissants du phénomène. Lorfils poussent encore plus loin le bouchon, depuis son premier opus : « Jacques le bakoulou », en jouant trois airs sur une même partition. C’est ce qui nous vaut, une fois encore, dans son deuxième opus : « Les cinq colonnes de l’esprit » d’avoir trois genres littéraires sous une même couverture, que l’on peut étudier séparément, comme nous allons le faire pour la partie essai.

D’entrée de jeu, Justin Vicinius Vital a dit clairement de quoi il en retourne en donnant comme titre à sa conférence : « texte qui est la somme de mes pensées » dont l’objectif avoué est de : « Démonter le mécanisme du moi exclusif, moi factice, qui est en quelque sorte la mise en abyme du quartier-joyau » C’est, à proprement parler, le moi qui se sert de l’indifférence pour être.

On verra que le moi exclusif, défini comme étant une variante du moi, a partie liée avec l’indifférence, qui sert de levier et de moyen d’action sur les esprits faibles pour les déstructurer mentalement, spirituellement, les dépersonnaliser afin de les conduire à l’isolement, puis à la mort.

Plusieurs définitions sont données du vocable indifférence :

— elle est un leurre, une assertion contraire à la vérité, qui joue sur le ressort du mépris, en tout cas les deux vont de pair. On assimile l’indifférence tantôt à la bestialité, tantôt à la sécheresse intellectuelle. Elle se différencie de l’allocentrisme qui est le pot commun de l’Humain.

— L’indifférent est celui qui est figé dans sa bestialité originelle. Et le conférencier Vital a proclamé que l’indifférence est bestiale en l’opposant à l’humanité—qui s’assimile à l’allocentrisme défini comme une attitude psychologique qui consiste à considérer les autres comme centre d’intérêt ; il est le contraire du solipsisme.

— But de l’indifférence : émettre des signaux pour provoquer un sentiment d’amoindrissement ou même d’abaissement chez l’autre. Les stratégies déployées ont obtenues de bons résultats sur les esprits faibles, qui se coupent du monde, s’enfoncent dan une affreuse solitude.

— L’indifférence provoque l’isolement, par ainsi elle est une arme meurtrière dans les mains des indifférents. Et l’isolé n’est identifiable que dans la mort. Il appert donc que l’indifférence, comme stratégie du moi exclusif, envisage la mort comme la seule réalité possible de l’autre après avoir passé par l’étape de l’isolement. Il se trouve que certains se sont laissés prendre au jeu inhumain des indifférents

Solitude : définitions : rapport de soi à soi ; traque de soi ; divorce d’avec soi. Le conférencier a fait un rapprochement entre solitude et affrontement d’avec soi, dont les victimes goûtent au cauchemar tant physique que psychologique. Finalement solitude équivaut à asocialité.

Toutes les idées émises par le conférencier sont en rapport avec ce qui se pratique à Pieuvre perçu comme le foyer de hiérarchisation sociale ou hiérarchisation des races humaines. Hiérarchisation conçue comme déviance, selon laquelle l’Autre est opposé à soi. En effet, dans la ville aux cinq quartiers, les nantis rejettent, méprisent les démunis ou défavorisés par la pratique de l’indifférence. Celle-ci a pour conséquence : racisme, dépréciation de l’Autre relégué dans les territoires insalubres des Enfers, de Misère, des Tourments, traités comme des moins que rien. Or le but que se sont assignés les Cinq Colonnes de l’Esprit (Justin Vicinius Vital – quartier de la Misère-, son voisin Martin Le Fils, Le peintre Gray Lesaint-Valentin et Jeranreca Lebroyer – quartier les Tourments, et Louise Gabrielle Thermosier- quartier des Enfers) consiste à valoriser l’Autre, à ne pas se laisser abattre par l’arme fatidique du mépris. Le problème central est celui du statut de l’Autre, qui est l’altérité radicale. Deux attitudes sont possibles : Ou considéré l’Autre comme un ennemi à rejeter (Sartre a dit que : l’enfer, c’est les autres), Ou voir en lui un ami, un proche avec lequel collaborer. La conclusion du conférencier consiste à dire que tout un chacun a besoin de tout un chacun pour rendre la vie viable. Se prévaut l’idée du parti pris de partir en croisade contre l’indifférence au risque de sa vie.

IV

Le temps qui tue qu’on ne peut tuer, dans l’œuvre de Lorfils Réjouis : « Cinq colonnes de l’esprit » Réfléchir sur le temps, c’est réfléchir sur l’homme agissant. A part l’œuvre imposante d’Heidegger : « L’Être et le Temps », d’autres penseurs se sont attelés à des thématiques identiques ou presque. C’est le cas pour Georges Poulet, sous le titre : « La réflexion sur le temps », « [….] s’est soucié avec constance de la perception, le temps et l’espace. Ses Etudes sur le temps humain proposent une vaste enquête sur les modalités de la perception du temps à travers l’histoire littéraire. La Distance intérieure (t. II), Le Point de départ (t. III), Mesure de l’instant (t. IV) Ce dernier volume est bien représentatif de la démarche du critique, qui vise à spécifier le e »monde » propre à chaque écrivain à travers son appréciation particulière d’une catégorie de la relation au monde : le temps, et ici précisément l’instant » (Méthodes critiques pour l’analyse littéraire. D. Berger et al. Bordas, 1990)

Notre travail est perçu comme une explication de texte dans laquelle nous essaierons de saisir les étapes de la lente descente aux enfers du protagoniste, Justin Vicinius. C’est avant tout un homme pris dans les mailles du Temps dévastateur, celui qui rythme impassiblement les pas qui conduisent à l’échafaud du pire. C’est proprement la scansion impitoyable du Temps de la peur, de l’angoisse qui écrase de son poids fatidique comme un boulet de galère. Tout autant que la durée pesante, il importera de rendre compte d’un destin tout tracé porté par un projet au parfum de souffre dans une société rebelle à toute forme d’altruisme. S’est instaurée une atmosphère lourde d’angoisse digne des plus réussis livres et films d’horreur. La question cruciale qui semblait être posée à l’auteur concernait la manière de conduire, de créer le suspens. Les symptômes de la terreur, de la peur sont retracés de manière clinique, faisant un cas d’école avec Justin. Pour faire monter la pression en un crescendo insupportable, il a utilisé le procédé du compte à rebours consistant à égrener les jours en partant de la date funeste du 9 mars, jour de la réception de la convocation, au 17 mars, celui où le convoqué devait se présenter au bureau de la Police Nationale de Abdek Le Boucher.

Justin cible de la société et malade de la société

Comme point de départ, avant d’entrer dans le vif du sujet, nous devons évoquer la notion de pathologie sociale pour le cas d’un mal provoqué par l’angoisse générée par la pression sociale ; société comme mal, milieu délétère, anxiogène. Vital est un cas de pathologie sociale. Toute l’œuvre déploie les symptômes qui décrivent le mal rythmé par le temps, devenu un indice, un thermomètre qui mesure l’ampleur, la scansion des spasmes dont le protagoniste est le théâtre. Il semblerait que le protagoniste aura surtout fait l’objet de fréquentes « humiliations et de la ségrégation subies depuis de longues années » Pour ce qui est de son crime, il a à voir avec son : « [….] son engagement en faveur des plus faibles » et son : « son obsessionnel altruisme. En effet, le but avoué de sa vie a consisté à promouvoir l’Autre, à ses risques et périls. Justin, victime de la société, a dû se réfugier « dans les bras des antidépresseurs. L’acharnement thérapeutique le transforme presque en rat de laboratoire » Bien avant la réception du courrier officiel, il était déjà question de « ses souffrances, son insomnie le mine un peu » C’est le diagnostique général pour le climat général. Mais les choses vont se corser pour de bon au moment de recevoir la convocation par « La Police Nationale, renseignements généraux SD » Dans les officines policières, il est fiché comme fauteur de trouble, comme activiste politique, ou auteur de menées politiques illégales. Il le savait plus ou moins, sans se l’avouer. C’est pourquoi on nous a fait comprendre de mille manières le caractère spécial de la convocation émise par le Destinateur : Renseignements généraux.

Chronologie fidèle des faits

Si l’on doit suivre la chronologie, le point de départ est le 9 mars 0000, date de réception du courrier.

— 9 mars, réception de la convocation : étonnement, supputation, qualification du courrier : « contenu déconcertant, contendant comme une arme dont il va sentir les effets » Il n’y a pas de fumée sans feu, Justin sait plus ou moins de quoi il en retourne à cause de ses activités associatives militantes. A un moment donné, il a émis cette opinion fort indicative : « Il a la conviction que la meute est lâchée et son sort est scellé » Tout est joué d’avance

— 10 mars, conférence de Justin dans laquelle il a exposé brillamment ses idées sur la société et les rapports qui doivent présider aux relations humaines.

— 3 jours plus tard (13 mars) : Justin manque de plus en plus d’air. Il n’arrive pas à se défaire des griffes de cette attente. Comme effets sur sa personne physique, on parle de :
— sa maigreur, dépérissement, teint livide (diagnostique prononcé par Louise)

— Ce même 13 mars : Trois heures de l’après-midi, il décide de promener son angoisse sur les rives des Enfers.

— Ce même 13 mars : 21H, il regagne son logis

— Le jour suivant, 14 mars : « Crise d’angoisse repart et ses horribles céphalées qui l’empêchent de lire »

— 15 mars, Justin est allé se coucher, tourmenté et épouvanté.

— La nuit du 12 au 13 mars : Rêve prémonitoire du peintre, Jeanreca, mettant en cause Justin et sa petite amie, Louise. Sorte de retour en arrière du texte, ou analepse. Cette entorse à la chronologie, s’appelle achronie.

— 16 mars, Vital visite Martin Fils, son voisin en proie à des affaires familiales, notamment la mort de son père.

— Ce même16 mars, malaise de Justin, progression de son mal

— Ce même16 mars, trouble de Justin

— Ce même16 mars, Vital en visite chez les bienheureux, dans le quartier Bienheureux. Long poème écrit par Justin

— Ce même 16 mars : 8H PM : manifestation populaire en faveur de Justin

— Annonce du 17 mars, Jour J : « 17 mars, ce sera dans quelques heures et Justin n’a toujours pas sommeil » Crise d’insomnie

— Autre indication de durée : « Déjà cinq bonnes heures que Justin est dans sa cuisine, guettant l’aube » Il a quitté la chambre pour la cuisine.

— Dix-sept mars : « La tension atteint son plus haut point. Justin a de la diarrhée et une forte température. Tandis que son délirium lui en fait voir…. » Terrible combat intérieur. Démons intérieurs. Victor Hugo parlerait de « Tempête sous un crâne »

Après avoir compté les jours, à partir du 17 mars, on va compter les heures, sorte de compte à rebours minimal, mais dont l’angoisse sera d’autant plus intense pour personnages et lecteurs.

— 17 mars : 13h 30 : Justin, au volant de sa voiture, est perdu dans ses pensées, tout en lisant un chapitre du livre : « L’exil et le royaume de Camus »

— 17 mars : 14H 45 : rêve éveillé du personnage en rapport avec le projet l’unité humaine

17 mars : 19H 30, éclipse de Justin, que l’on sait dans le bureau de Abdek Le Boucher. Le narrateur a choisi de faire l’impasse sur lui, ou du moins en parler indirectement par son absence, et faire sentir l’angoisse que provoque son absence sur sa femme et ses enfants. La table est mise sans lui, et le moment de border les enfants au lit faisait sentir son absence palpable encore plus cruellement.

17 mars : 22h : présence de Louise la maîtresse, inquiète. Double inquiétude des deux amours de l’homme providentielle. Attente poussée jusqu’à 1H du matin, le moment du départ de la visiteuse. Le suspens est à son comble : trois enfants alertés ; deux femmes, épouse légitime et maîtresse au parfum.

Ce 17 mars, Justin appartenait désormais à un autre univers, celui décrit par le bureau de Abdek Le Boucher, car plus jamais il ne remettrait les pieds à Misère, son quartier. Date néfaste où des destins vont se transformer, celui des Cinq Connes de l’Esprit, passage d’un monde à un autre, d’un paradigme à un autre ; passage du champ du triangle mortel au bureau des SD.

Le deuxième épisode se jouera dans le bureau d’Abdek Le Boucher…..

Selon une diffusion de Guy CETOUTE : Les textes que vous lirez ici ont été diffusés sur le Forum : Haïti-Nation ; nous les reprenons tels quels….., vendredi 30 mai 2008

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