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L’exploitation des Haïtiens en France

Par Jean-Pierre Alaux

mardi 28 juin 2005

Combien sont-ils aujourd’hui, ces Haïtiens venant chez nous à la recherche de paix, de justice et de cette dignité humaine qui s’acquiert notamment par le travail ? Cette « douce France », pourtant, dont la planète entière sait qu’elle a, en 1989, célébré solennellement le deux centième anniversaire de sa « Révolution des droits de l’homme » de 1789 se refusant à les accueillir légalement en son sein, ils sont, pour une bonne part, clandestins, sans papiers, à la merci d’une reconduite à la frontière, d’une expulsion, d’une interdiction du territoire : bref, cachés, invisibles, indénombrables.

Les estimations minimalistes évaluent le nombre de Haïtiens à environ 30 000 en métropole (surtout en région parisienne), 30 000 en Guyane et 5 à 10 000 en Guadeloupe. Il y a fort à parier qu’un décompte exact livrerait des chiffres beaucoup plus élevés. Ils viennent persuadés que le « pays des droits de l’homme » va leur ouvrir ses portes comme il l’a fait pour d’autres en d’autres temps.

Mais sait-on vraiment en Haïti que la France n’est pas ce paradis d’accueil et de libertés pour les victimes de la violence et de l’arbitraire qu’elle continue à vouloir être par la vertu de discours politiques qui ont en commun d’affirmer le contraire de la vérité ? De sa propre initiative — le premier ministre français, Michel Rocard, répète à qui veut l’entendre que « la France n’a plus les moyens d’accueillir toute la misère du monde »,— et sous le couvert d’une politique européenne très restrictive en matière d’immigration, en raison de la fermeté des États les plus riches de la CEE (l’Allemagne en particulier), Paris a fermé ses frontières aux ressortissants des nations extérieures à la Communauté européenne.

Même le droit d’asile politique, régi par la Convention internationale de Genève, n’est plus interprété dans ce sens de générosité qui lui conférait un caractère de solidarité. Depuis quelques mois, la France ne délivre plus le statut de réfugié qu’au compte-gouttes, 90 % des demandeurs d’asile étant désormais rejetés, pour une bonne partie d’entre eux à la vitesse TGV (train à grande vitesse), sans avoir été interrogés par les fonctionnaires de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA).

Un exil injustifié ? Dès qu’il s’agit de protéger sa richesse (le produit national brut s’élevait, en 1987, à 12790 dollars par an pour chaque Français, soit 35 fois celui des Haïtiens estimé à 360 dollars), les pays industriels savent user de tous les prétextes. À l’égard des immigrants haïtiens, l’administration française estime que la démocratisation de leur pays ne justifie plus aucune tolérance particulière.

Dans ces conditions, les nouveaux immigrés haïtiens, presque tous déclarés illégaux, doivent se cacher, éviter sans cesse les contrôles de police, accepter, pour survivre, des salaires et des conditions de travail parfois lamentables. Comme d’autres immigrés d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine, il leur arrive de se retrouver emprisonnés et reconduits à la frontière sans que leur droit à se justifier et à se défendre soit véritablement respecté. Du moins si l’on se place sur le plan humain.

Dans les derniers jours d’août, T.D., une jeune femme haïtienne de 25 ans, en France sans papiers depuis 1988, ancienne demandeuse d’asile déboutée, est convoquée par lettre à la préfecture de Bobigny, dans la région parisienne. L’administration lui demande de venir dans ses services pour régulariser sa situation, c’est-à-dire examiner son dossier dans le but de lui accorder un droit de séjour. Dès son arrivée, on l’arrête, elle et son bébé de quelques mois. C’était un piège dans lequel, comme bien d’autres désormais, elle est tombée, croyant encore dans la loyauté de la fonction publique française. Immédiatement conduite dans un centre de rétention, elle y attend le premier avion pour Port-au-Prince. Sera-t-elle finalement expulsée ? Des organisations humanitaires, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés se mobilisent en sa faveur. Si elle échappe au retour forcé, combien d’autres ne peuvent que s’y soumettre ? T.D. est une cousine de Mariano Delaunay, ce proche du père Jean-Bertrand Aristide, assassiné le 1er juillet. Qu’importe, le ministère de l’intérieur ne veut rien entendre car, selon lui, Haïti connaît la joie de la démocratisation.

I.M., lui, est menuisier. En France depuis 1988, il a lui aussi été rejeté par l’OFPRA comme réfugié. Son histoire ? Responsable du conseil communautaire de son village haïtien et, à ce titre, maître d’œuvre d’un projet soutenu par la Fondation CARE, il est également candidat aux élections locales (CASER) de novembre 1987. De tout cela, il détient la preuve : attestation du Conseil électoral provisoire, documents divers de CARE. L’OFPRA ne l’invite même pas à s’expliquer. Il est rejeté car, lui reproche-t-on, il ne peut donner la preuve de la menace dont il fut la victime. Les présomptions ne suffisent plus ; la France exige que les bourreaux remettent à leurs victimes des certificats de torture dûment signés... ou presque.

Quant aux élections avortées dans le sang de 1987, c’est un souvenir périmé en ces temps d’heureuse démocratisation. De ce fait, I.M. demeure clandestin et reçoit, en août 1990, un avis d’interdiction du territoire français. Il ne peut travailler qu’au noir et éviter les forces de police. Au « pays des droits de l’homme », I.M. vit caché, un peu comme sous une dictature.

Le rouleau compresseur On pourrait en citer des milliers. Un autre encore : E.D., jeune Haïtien de 27 ans, entré légalement en France en 1987. Il y passe le baccalauréat, commence des études supérieures de droit, puis travaille comme cuisinier dans un restaurant parisien. Il en a le droit puisque, tous les six mois, on lui renouvelle son permis de séjour.

En 1989, il se marie avec une jeune Haïtienne qui, elle, bénéficie d’une carte de résidente (droit de séjour définitif). Alors, la préfecture de police de Paris propose à E.D. de jouir du même statut que son épouse, dans un réflexe de bon sens. Dans cette perspective, diverses administrations enquêtent sur les conditions de vie de E.D. Un inspecteur de la Direction des affaires sanitaires et sociales (DASS) de Paris constate que l’appartement du jeune couple compte 13 m² au lieu des 15 m² obligatoires pour les seuls étrangers (un Français n’est astreint à aucune norme).

Du coup, non seulement il perd tout espoir d’obtenir le droit de résidence, mais il perd également son droit de séjour acquis depuis trois ans. À quoi s’ajoute la perte de son emploi car le ministère du travail écrit à son patron pour l’aviser que E.D., désormais clandestin, ne peut rester son employé.

La machinerie française anti-immigrés a parfaitement fonctionné : d’un Haïtien intégré à sa société d’accueil, elle a fait un clandestin condamné à se cacher, à travailler au noir, à vivre dans des conditions peu enviables.

Qu’est-ce qui pousse donc la France et, avec elle, la plupart des pays industrialisés à refuser de porter sa part de l’injustice, de la misère et des violences du monde ? Une soudaine poussée de racisme ? Aux étrangers de couleur, on préfère les étrangers à la peau blanche qui bénéficient des faveurs de nombre de nos concitoyens oublieux de l’histoire coloniale dont ils restent par ailleurs très fiers. Mais cela n’explique pas tout. La crise économique ? [...]

[1] AISOHAF, c/o GISTI, 46 rue de Montreuil, 75011 Paris. Permanences chaque samedi.

[2] Réseau d’Information et de Solidarité, c/o CAIF, 46 rue de Montreuil, 75011 Paris.


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